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Josépha Jeunet, comédienne, devant les portes du Théâtre de Clermont-Ferrand en avril 2017

Josépha Jeunet et le Théâtre

Qu’est-ce que le théâtre ?

C’est pour moi un lieu, un espace, un temps privilégié. L’échange qui nourrit, voire grandit la vie en nous, et ce par la magie du verbe et de son incarnation dans le jeu sur scène.

Et cela va de la comédie, qui active une vitalité joyeuse en nous et aiguise parfois notre discernement, notre esprit critique, en passant par le drame qui nous étreint, nous interpelle émotionnellement, nous renvoie sinon à nos propres blessures, du moins à notre humanité profonde et sensible, avec toute la conscience que cela peut engendrer en nous, jusqu’à son plus haut niveau, la tragédie, qui opère au cœur-même de notre être une véritable catharsis où ce que nous voyons-entendons et qui devrait nous accabler, nous désespérer, nous écraser, se retourne et nous ouvre à plus vaste que nous, au mystère sacré de la vie et du monde.

C’est ça le théâtre, c’est même essentiellement ça : cette puissance transformatrice, salvatrice du verbe du poète, du dramaturge, sa mise en vibration par la présence de l’acteur.

C’est cette beauté, propre à tout art d’ailleurs, et dont Dostoïevski affirmait magnifiquement qu’elle sauverait le monde.

Et je me permettrai d’ajouter en guise de conclusion que la barbarie des hommes étant hélas ce qu’elle est, si cette beauté-là ne suffit pas à le sauver, du moins a-t-elle le pouvoir, chaque fois qu’elle est à l’œuvre, de le réenchanter en chacun de nous.

Qu’est-ce que le métier de comédien ?

C’est être le serviteur conscient et l’interprète vibrant de ce qui s’énonce et se joue sur scène. Tout à la fois instrument et musicien.

C’est faire en sorte que l’instrument voix-corps soit le plus vivant, résonnant, mouvant, rayonnant possible, que l’interprétation soit à la fois intelligence sensible, présence habitée, émotion maîtrisée.

C’est puiser en soi pour que s’incarne un autre que soi, que s’élève un autre chant que le sien tout en le nourrissant de ses propres harmoniques.

C’est participer à sa juste place et mesure, chaque fois que c’est possible, à ce ré-enchantement du monde que j’évoquais.

Josépha Jeunet est-elle aussi metteur en scène ?

Il m’arrive parfois, en effet, de glisser en quelque sorte, de l’interprète au chef d’orchestre puisqu’il s’agira en tant que metteur en scène et tout en respectant les potentialités créatrices de chacun, de rassembler, en l’occurrence pour le théâtre, comédiens, scénographe, créateurs des lumières, des costumes, régisseurs son, plateau, éventuellement vidéaste, en veillant à ce que tous œuvrent dans une direction précise, un esprit et un rythme communs.

Et cette direction passe, pour moi du moins, par le respect du texte, du phrasé et de la « musique » propres au style de l’auteur, tout en donnant une couleur, un éclairage spécifiques à ce qui me semble particulièrement intéressant de mettre en relief dans le thème abordé.

Et comme je suis très sensible au contenu symbolique d’une œuvre, à la capacité (ou non d’ailleurs) à nous faire passer du singulier à l’universel, chaque fois que c’est possible, j’oriente le travail de mise en scène dans cette dynamique-là.

Petit exemple à l’appui, avec en mai dernier un opéra de Benda, Roméo et Juliette, dont le Centre Lyrique m’avait confié la mise en scène, et qui, par la force, la beauté de la musique, du chant et de ses interprètes, m’a amenée à concevoir l’espace scénique et le jeu des acteurs-chanteurs, comme une succession de métamorphoses. Ainsi, la couche d’amour des amants devenait sanctuaire de la mort, devenant à son tour autel de l’amour éternel.

Ouverture donc de l’humain vers le divin dont l’art dramatique et la musique, ô combien !, sont les souverains sésames.

 Quelle différence faire entre la vie sur les planches et la vie dans la vraie vie ?

Pour concentrer ou résumer, on pourrait peut-être dire que la vie sur les planches, c’est, ainsi que je l’expliquais précédemment, puiser en soi pour donner naissance à un autre que soi dans une autre histoire que la sienne ; et la vie dans la vraie vie, c’est puiser dans sa propre histoire pour donner naissance à son propre soi ; sachant que la nature humaine étant fondamentalement duelle, les deux univers ne sont pas étanches, mais s’interpénètrent, s’influencent, s’enrichissent mutuellement, et que tout ça ne peut qu’augmenter, exalter la Vie, avec un grand « V », en nous.

 © Josépha Jeunet

15 novembre 2016

Entretien accordé à l’émission Un Moment théâtral, sur RCF 63